Tout près du lieu où se dressait, il y a deux mille ans, l’un des plus grands centres intellectuels de l’Antiquité, s’élève la nouvelle et très moderne Bibliothèque d’Alexandrie. Au programme: favoriser le dialogue entre les artistes et les scientifiques du monde entier.
Mille six cents ans après sa disparition, renaît à Alexandrie la plus grande bibliothèque de l’Antiquité, celle où pour la première fois fut traduit l’Ancien Testament de l’hébreu vers le grec et où Euclide inventa la géométrie. «Il est merveilleux de penser qu’au milieu de tant de guerres, alors que l’on parle de “choc des civilisations”, s’élève à nouveau en Égypte, à quelques mètres de l’endroit où se dressait l’Antique Bibliothèque d’Alexandrie, une institution qui, elle aussi, se consacrera à la connaissance universelle, à la compréhension mutuelle et à la tolérance », commente son directeur, Ismaël Serageldin.
L’inauguration de la nouvelle bibliothèque, la plus grande du Moyen-Orient et d’Afrique, était initialement prévue pour le 23 avril 2002. Elle a cependant dû être reportée à la suite des événements en cours au Moyen-Orient.
La bibliothèque a une capacité de huit millions de livres, est équipée des technologies de l’information les plus modernes, et notamment d’un département de numérisation des manuscrits. De plus, son architecture est unique au monde. L’édifice représente un disque solaire qui émerge de la terre, face à la mer, pour symboliser l’ouverture et l’immensité du savoir. « C’est un édifice hors du commun, comme l’Opéra de Sidney ou le Musée Guggenheim », ajoute Ismaël Serageldin.
Outre la bibliothèque et sa spectaculaire salle de lecture pouvant accueillir 1 700 personnes, le nouveau bâtiment abrite un centre de conférence pour 3 500 personnes, un planétarium, cinq centres de recherche, un centre Internet, trois musées et quatre galeries d’art. Pour Serageldin, ce « grand complexe culturel international » est comparable au Museion, le Temple des Muses qui comprenait l’Antique Bibliothèque et l’Université d’Alexandrie et où se rencontraient poètes, scientifiques et artistes.
Fondée par Ptolémée Ier Soter en 288 avant J.-C., l’Antique Bibliothèque d’Alexandrie pouvait abriter jusqu’à 700 000 manuscrits. C’est dans cette première bibliothèque universelle qu’Aristarque de Samos soutint pour la première fois que la Terre tournait autour du soleil, qu’Ératosthène calcula la circonférence de la Terre et que Hérophile découvrit que le cerveau contrôlait le corps humain. Quatre siècles et demi s’écoulèrent avant qu’elle ne disparaisse, suite aux attaques et aux incendies, dont le premier eut lieu en 48 avant J.-C., quand César vint apporter son soutien à Cléopâtre contre son frère Ptolémée XIII.
Ce passé glorieux ne semble guère impressionnerIsmaël Serageldin. « Nous voulons créer un lieu de rencontre pour que les intellectuels, les artistes et les scientifiques du monde entier puissent jeter les bases d’une compréhension mutuelle par le dialogue. » Ce travail a commencé avant même l’ouverture officielle de la bibliothèque avec l’organisation de concerts, de conférences et de séminaires internationaux. En février 2002, par exemple, 2 000 chirurgiens et cardiologues se sont réunis à Alexandrie. « Nous avons d’abord vocation méditerranéenne, puis arabe, puis africaine. Nous allons développer une collaboration étroite avec l’Université d’Alexandrie, l’Université Senghor, l’Académie arabe de la science et de la technologie et le Centre de la créativité égyptienne, entre autres. Nos champs de recherche principaux seront l’histoire de l’Antique Bibliothèque d’Alexandrie, l’éthique de la science et de la technologie et les études sur l’eau. »
UNE SALLE DE LECTURE SUBLIME
Architecte de formation, Ismaël Serageldin s’enthousiasme chaque fois qu’il évoque l’édifice. « Il a été dessiné par deux jeunes architectes norvégiens de grand talent, de la compagnie Snohetta S.A., et sa réalisation a été confiée à un brillant ingénieur égyptien, Mamdouh Hamza, qui sut relever le défi de travailler à 18 mètres en dessous du niveau de la mer. » L’édifice est de taille humaine : « On peut s’en approcher sans se sentir écrasé et on se rend à peine compte de ses 11 étages hauts de 160 mètres.
Il est entouré d’un grand mur en forme de demi-lune en partie enfoui sous la terre. Sur la partie qui émerge ont été sculptées les lettres de l’alphabet de 120 langues différentes. Le tout est élégant et inspire la sérénité. »
C’est de la salle de lecture dont Ismaël Serageldin est le plus fier. « C’est la plus belle du monde, affirme-t-il. La douceur de la lumière qui se répand dans tout l’espace, le plafond élevé qui repose sur d’élégantes colonnes concourent à créer une ambiance stimulante, une “cathédrale du savoir”, ainsi qu’il a déjà été dit ». Une professeur marocaine qui observe la salle depuis le Triangle de Callimaque – sorte de mirador d’où l’on peut apprécier ses sept niveaux – s’exclame même : « Désormais, on ne viendra plus en Égypte pour les pyramides mais pour cette bibliothèque ».
Ismaël Serageldin espère en tout cas que, grâce à la bibliothèque, les touristes redécouvriront Alexandrie, « une ville rendue célèbre par son fameux Phare, mais aussi parce qu’elle fut le phare intellectuel de l’humanité pendant six siècles, inspirant de grands écrivains comme Callimaque, Constantin Cavafis et Lawrence Durrell ».
Face aux critiques concernant le coût du projet, le directeur réplique, non sans emphase : « L’addition s’est montée à 220 millions de dollars, dont près de 100 millions sont venus de dons internationaux. Le reste a été apporté par le gouvernement égyptien. Dans un pays de 67 millions d’habitants, mettre sur la table 120 millions de dollars en dix ans est raisonnable quand il s’agit de se doter d’un centre d’excellence. » Les travaux entrepris par les Ptolémée furent également critiqués en leur temps, dit-il, mais l’Histoire leur a donné raison : « Beaucoup de villes furent édifiées et démolies, des milliers de routes construites et abandonnées, des centaines de temples érigés puis détruits. Mais les contributions de l’Antique Bibliothèque d’Alexandrie à la connaissance du monde et au patrimoine de l’humanité, continuent de nous inspirer comme l’une des plus grandes aventures de l’esprit humain ».
Le fait d’avoir renoué avec cette tradition a conféré au projet son caractère universel : « Il est émouvant d’observer l’enthousiasme de milliers de personnes dans le monde, qui considèrent que l’inauguration de la Bibliothèque d’Alexandrie les concerne autant que les Égyptiens ».
La ville fondée par Alexandre le Grand, au bord de la Méditerranée, a retrouvé sa bibliothèque, en version high-tech. Ici, l’entrée principale.
Photo © Gerard Zugman/Snohetta S.A., Oslo
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